Réforme des EDN, réforme de l’accès aux études de santé : réformer pour mieux sous-financer ?

Le 15 octobre 2024, plus de 11 000 étudiant.e.s en médecine passaient les épreuves dématérialisées nationales (EDN), les épreuves écrites du concours de l’internat. J’ai une pensée particulière pour les étudiants en sixième année de médecine qui d’une part ont étudié pendant 6 ans d’arrache-pieds, enchaînant stages, gardes, cours et révisions, et d’autre part qui font face aux difficultés des métiers du soins et de la santé. 

A ce sujet, je participais le mardi 8 octobre au débat sur la nécessité de former davantage de médecins et soignants en séance au Sénat, demandé par le groupe communiste. J’ai rappelé les difficultés qu’ont entraîné la Réforme d’Entrée dans les Études de Santé (REES) ainsi que la nécessité de créer des écoles normales des métiers de santé. 

Réformer pour mieux sous-financer : des conséquences accablantes

En effet, à l’issue du concours de l’internat, 7 974 étudiants se verront attribuer une place en internat dans les différentes spécialités. Soit 1 510 postes d’internes en médecine de moins que l’an dernier. La ministre répond au sujet des suppressions de postes que “certains étudiants, en raison de choix personnels, souhaitent redoubler leur internat pour repasser le concours, d’où la diminution constatée cette année. Mais nous espérons que les chiffres repartiront à la hausse dès l’année prochaine.”. Je m’interroge : 1 500 étudiants auraient décidé au titre d’un choix “personnel” et par le jeu du hasard de redoubler l’année de la réforme et celle qui s’en est suivie ? Pourtant, ils se surnomment eux-mêmes la génération “crash-test” ou la génération “sacrifiée” par la réforme. Leur redoublement a été incité d’une part par la volonté d’allonger leur période de révision, alors que le concours a reculé de 8 mois, passant d’octobre à juin, et d’autre part parce qu’ils ont souhaité éviter les aléas des premières années de réforme. Les syndicats d’étudiant.e.s le dénoncent : nous sommes face à une réforme sous-financée, peu transparente et approximative qui a mis les étudiant.e.s en grande difficulté. 

Quant à la réforme de l’entrée en études de santé, loi de finance 2020 avait prévu une enveloppe de 17 millions d’euros pour la mettre en œuvre, dont seuls 6 millions d’euros étaient dédiés à compenser la hausse du nombre d’étudiants et étudiantes (soit un peu plus d’⅓ et contre 10 millions d’euros pour accompagner les évolutions pédagogiques entraînées par une réforme contesté). Le mercredi 11 décembre j’assistais à l’audition en commission des affaires sociales de Nacer Meddah, président de la 3 ème chambre de la Cour des comptes, qui présentait les résultats de l’enquête menée sur la réforme. Le constat de la Cour des comptes est grave : les moyens sont inadaptés au regard des ambitions de la réforme, des défaillances persistent sur l’accompagnement des étudiants et l’échec est persistant quant à la diversification des profils. Alors que l’ARS et les facultés de médecine sont désormais en charge d’arrêter les objectifs pluriannuels d’admission, ils sont à court de moyens pour augmenter les places, alors que les facultés sont déjà largement saturées. Et pour cause, l’augmentation du nombre d’étudiant en faculté, qui constitue déjà un enjeux en soit, doit s’articuler avec une capacité d’accueil dans les lieux de stage. 

Je l’ai rappelé au cours du débat : en 2024 et après 4 ans de réforme, nous avons seulement 1600 places de plus en deuxième années de médecine, soit une progression plutôt similaire à celle connue avant la réforme, de 2016 à 2020  (+ 1374 places). A ce sujet la ministre m’a répondu : “Je vous l’assure, quelque 11 000 places sont désormais disponibles chaque année, contre 8 700 en 2017.”, une réponse à côté de la plaque pour une réforme qui devait augmenter la progression du numerus clausus habituelle prévue chaque année.

Changer la sémantique, de numérus clausus à numerus apertus, ne fera pas arriver miraculeusement en campagne les 6000 généralistes demandés par les maires ruraux, ni remplir les 30 % de postes de psychiatres hospitaliers vacants, et encore moins faire revenir les 700 médecins généralistes qui sont partis à la retraite à Paris en 2023. Ainsi, face à la pénurie de soignants, il aurait fallu donner davantage de moyens pour former via le PLF 2025 et flécher par la suite plus précisément et avec transparence les financements. 

Par ailleurs, le financement de la Réforme d’Entrée dans les Études de Santé (REES) devra s’accompagner de réformes similaires pour l’intégralité des professions soignantes : infirmiers, aide-soignants, sages-femmes, pharmaciens, kinésithérapeutes… Parce que nous manquons de toutes les professions !

Les écoles normales des métiers de la santé : attirer et finance vers les professions de santé

Et parce qu’augmenter les places en formation ne suffira pas à attirer plus d’étudiants en formation, ni plus de professionnels dans les déserts médicaux, il faudra créer les écoles normales des métiers de la santé. A l’image des nouvelles « écoles normales du XXIe siècle” promises par Monsieur le Président pour renforcer l’attractivité du métier d’enseignant, les écoles normales des métiers de la santé permettront une formation gratuite et rémunérée, accompagnée d’un engagement à exercer dans des territoires sous-dotés en offre de soins.

Les écoles normales des métiers de la santé représentraient un double investissement, pour l’accès aux soins et pour les étudiants en santé. D’abord, ces écoles permettraient d’accroître le nombre de soignants, d’éradiquer les déserts médicaux et de garantir l’accès aux soins. Ensuite, elles permettraient aux étudiants de poursuivre des études de santé sans conditions de ressources, de garantir l’égalité des chances, la diversité socio-économique et de revaloriser des professions délaissées. Pour rappel, une formation d’aide-soignant coûte entre 6000 et 10 000 euros à l’étudiant, pour un salaire inférieur à 2000€ en début de carrière. Quant à un externe, il est en moyenne rémunéré à 2,76€ de l’heure.

Passerelle entre les métiers d’infirmiers et de médecins : une stratégie inexploitée

À ma demande et selon les compétences qui me sont données en tant que parlementaire, j‘ai demandé auprès de la Division de la Législation comparée du Sénat une étude sur les possibilités de passerelle entre le métier d’infirmier et celui de médecin dans plusieurs pays européens. Six pays où il existe une passerelle ont été retenus dans l’échantillon, à savoir l’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et le Royaume-Uni. Ces passerelles ne sont néanmoins pas spécifiques aux étudiants infirmiers ou professionnels en exercice mais à un plus large panel de réorientation et présentent des aménagements à la marge des études de médecine par rapport à un parcours classique : certains pays proposent un raccourcissement des années d’études, d’autres une dispensation de certaines unités d’enseignement, ou d’autres encore une dispensation de l’examen d’admission. La possibilité d’avoir une passerelle spécifique aux infirmiers et accompagnée d’un aménagement considérable des études est encore à explorer afin d’augmenter le nombre de soignants et de les faire monter en compétences.
Nous le devons à celles et ceux qui travaillent tous les jours pour notre santé et celle de nos proches : investissons pour la formation des professionnels de santé et pour l’accès aux soins !

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Anne Souyris

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

×