Le vendredi 18 octobre, en tant que sénatrice et au titre de mon droit de visite parlementaire, je me suis rendue au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Mesnil-Amelot. L’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau s’y était rendu pile une semaine avant, pour y faire des annonces sur une nouvelle loi immigration. Ce lieu symbolise aujourd’hui une politique d’enfermement vouée aux étrangers en situation irrégulière, mais il est surtout, un révélateur des conditions déshumanisantes infligées à ces personnes pour prouver la fermeté de nos dirigeants sur l’immigration, ces personnes dont le seul tort est souvent de chercher un avenir plus sûr. Le CRA, loin de garantir l’ordre, montre à quel point notre système d’accueil est une impasse politique et humaine.
En arrivant, j’ai appris avec une grande tristesse qu’un jeune homme y avait perdu la vie la veille. La cause présumée est une overdose de Subutex, un médicament pour les dépendances opioïdes. Ce décès illustre les conséquences d’un manque de prise en charge des dépendances au sein du CRA : bien que les soignants fassent de leur mieux avec les moyens disponibles, il n’y a ni addictologue, ni conditions adéquates pour suivre ces personnes, souvent en grande détresse psychologique. Devons-nous tolérer que des personnes, sous couvert de rétention administrative, soient exposées à des situations aussi inhumaines ? Devons-nous tolérer que, sous couvert de rétention administrative, elles puissent mourir entre ces murs ?
On enferme toujours plus, mais la France expulse de moins en moins depuis les CRA. C’est donc un enfermement sans fin pour les retenus.
— Anne Souyris (@annesouyris) October 19, 2024
Les périodes d’enfermement sont de plus en plus longues, avec une durée de rétention de 28,5 jours en moyenne en 2023, contre 23 jours en 2022… pic.twitter.com/nspT4dxqUF
Des conditions de vie indignes dans des structures vétustes
Dans les CRA comme celui de Mesnil-Amelot, les murs sont décrépis, les locaux mal entretenus, et les équipements souvent insuffisants. Les retenus y vivent au milieu de sanitaires dégradés, de l’odeur d’urine persistante, dans des chambres humides et peu adaptées. En hiver, le manque de chauffage et d’eau chaude rend la situation encore plus éprouvante. Les retenus sont livrés à l’ennui et à l’isolement, sans activité constructive. Hormis quelques séances de sport hebdomadaires, il n’y a guère de moyens pour occuper les esprits et briser cette routine angoissante.
Le manque de connexion avec l’extérieur est un autre point préoccupant. Seuls des téléphones sans accès à internet sont autorisés, et même ces moyens de communication deviennent inutiles face au signal téléphonique défaillant dans les bâtiments. Privés de contact avec leurs proches, ces hommes et femmes sont coupés du monde. Pire, cela les prive de contact rapide pour pouvoir récupérer des documents administratifs ou prouvant une vie active sur le territoire, ou la récupération des documents médicaux permettant de démontrer l’existence d’un suivi, d’un traitement, et la gravité de la pathologie avant de voir le juge.
Une législation toujours plus sévère
En janvier 2024, la dernière loi sur l’immigration, portée par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, a instauré des règles encore plus restrictives. Elle élargit les motifs de rétention, introduisant le « trouble à l’ordre public » comme justification pour maintenir en rétention des personnes parfois bien intégrées dans la société française, ayant des liens familiaux et même, pour certaines, une activité professionnelle. La loi se traduit ainsi par un enfermement accru et une mise sous pression des centres de rétention. La réforme que proposait Bruno Retailleau, visant à étendre la durée maximale de rétention de 90 à 210 jours, aggraverait encore cette situation.
Ce durcissement législatif inquiète, car il masque une réalité : les rétentions augmentent, mais pas les expulsions. Le CRA devient un lieu d’attente prolongée, où les retenus restent des semaines, voire des mois, sans réelle perspective. En 2023, seules 36 % des personnes retenues en CRA ont effectivement été expulsées. La logique d’enfermement tourne alors à vide, un engrenage cruel pour ces personnes qui, souvent, se retrouvent en rétention peu après avoir purgé une peine de prison, appliquant ainsi une sorte de double peine injustifiée. Personnes qui sont libérées après la durée maximale de rétention, pour y être après à nouveau enfermé jusqu’à une prochaine libération. Une vie – enfermée – sans fin.

Des conséquences humaines alarmantes : la rétention tue
Les CRA ne sont pas une solution, mais un symbole de répression à tout prix. Durant ma visite, j’ai également été informée qu’un autre détenu avait tenté de mettre fin à ses jours trois jours plus tôt, et je suis allé à sa rencontre. Il est revenu dans ce centre, sans espoir et dans un état de confusion inquiétant, révélateur de la détresse psychologique généralisée qui mine ces lieux de rétention.
Un CRA, par essence, ne peut offrir de perspectives d’avenir ; il s’agit d’un lieu de passage, mais qui devient pour beaucoup un endroit d’immobilisme forcé. J’appelle à un changement de paradigme pour que ces centres cessent d’être des mouroirs administratifs et deviennent, au minimum, des lieux respectueux de la dignité humaine.


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