Les droits des femmes… même en prison ?

« Bonjour, nous sommes Anne Souyris et Ghislaine Senée, sénatrice de Paris et des Yvelines et nous venons exercer notre droit de visite ». Nous voilà devant la maison d’arrêt de Versailles, le vendredi 8 mars à 8h30, pour utiliser l’un des droits dont disposent les parlementaires. Ces derniers peuvent en effet visiter, à tout moment et à l’improviste, les établissements pénitentiaires, ainsi que les autres lieux de privation de liberté.

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, il était crucial de reconnaître et de soutenir toutes les femmes, y compris celles qui sont privées de leur liberté. La maison d’arrêt pour femmes de Versailles est l’un des deux seuls établissements pénitentiaires en France accueillant exclusivement des femmes. Accompagnée de Ghislaine Senée, sénatrice écologiste des Yvelines, nous avons donc fait le choix de cet établissement afin de mettre en exergue la conditions des femmes détenues en France, qui font face à des conditions spécifiques. Dans les autres établissements qui accueillent – très – majoritairement des hommes, les femmes sont dans des quartiers dédiés.

Au nombre de 2 537 détenues dans les prisons françaises, les femmes représentent 3,3% des 74 513 personnes incarcérées en France en 2024. Leurs conditions de détention, tout comme celles des hommes incarcérés, sont indignes et soumises à l’aggravation de la surpopulation carcérale persistante dans les établissements pénitentiaires français. Numériquement minoritaires, les femmes détenues font, elles, face à des discriminations basées sur leur genre, combinées à l’absence de mesures spécifiques prises par l’État français pour répondre à leurs besoins particuliers. 

Comme le rappelle le rapport du Sénat sur les « Femmes dans les lieux de privation de liberté » de 2009 – qu’il faudrait peut-être actualiser ? -, « les quartiers de femmes au sein de ces établissements [mixtes] sont généralement enclavés, isolés du reste de la détention, ce qui rend l’accès aux différents services – comme les services médicaux, la formation ou les ateliers – parfois plus difficile pour les femmes. » En visitant cette maison d’arrêt pour femmes, unique en France, il s’agissait certes de rendre visible l’invisible ce 8 mars, mais surtout d’observer comment les femmes pouvaient être traitées au sein d’un établissement comme celui-ci, avec des conditions de détention qui sont considérées commes les “meilleures” existant pour elles.

Dès le commencement de la visite, l’attention à été porté au «paquetage arrivante» délivré lors de l’arrivée d’une nouvelle détenue au sein de la maison d’arrêt. « Vous pouvez l’ouvrir ? » Nous voulions surtout vérifier la qualité et la quantité de serviettes hygiéniques distribuées pour les femmes justes incarcérées. Depuis fin 2020, une note de la direction de l’administration pénitentiaire annonce que les femmes détenues peuvent désormais bénéficier chaque mois d’un lot gratuit de protections périodiques. Une petite révolution. Avant ? Les arrivantes devaient des fois attendre leur première cantine – la boutique de la prison – pour en acheter, ce qui pouvait n’arriver que quelques mois plus tard…de nombreux témoignages reçus par l’OIP révèlent ainsi que les femmes détenues étaient contraintes d’utiliser des moyens de protection périodiques improvisés pendant leurs règles. De nombreux témoignages, relevés également par la contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), avaient mis en lumière l’indignité des conditions auxquelles étaient confrontées les détenues pendant leurs règles. Cette situation de précarité menstruelle était aggravée par la variabilité du contenu des catalogues de cantines et des livraisons entre les prisons, obligeant certaines femmes à recourir à des protections périodiques de fortune, au prix de risques sanitaires considérables, le tout étant exacerbé par la perte de revenus pendant l’incarcération. Au sein de la maison d’arrêt de Versailles, les protections périodiques ne sont « pas toujours suffisantes », en quantité et en qualité, mais cela se passe mieux que dans d’autres établissements, du fait d’être un établissement uniquement dédié aux femmes.

“Cette prison a connu la Révolution”… et Louise Michel

La maison d’arrêt est ancienne, le bâtiment a été construit en 1750. Ancien pensionnat – qui sera entre-temps vendu au roi de France Louis XVI en 1783 -, il devient une prison en 1789. « Cette prison a connu la Révolution » abonde le directeur. Elle accueillera d’abord principalement des prostituées, puis deviendra officiellement une maison de réclusion pour « femmes publiques » qui sera  gérée par des religieuses de Saint-Joseph. L’Etat achète la prison en 1857, et cette dernière accueille notamment les communards en 1871, dont la révolutionnaire Louise Michel. Les bâtiments sont anciens et cela se voit, la prison n’est par exemple pas accessible pour les personnes à mobilité réduite. Le lieu est par ailleurs vétuste, et cela se voit aussi. La réfection des façades et de la toiture sont à l’ordre du jour. Le budget est estimé à 3,5 M€, dommage : il n’y a pas de budget.

Le directeur de la prison nous emmène ensuite voir le quartier des « arrivantes », qui n’est ici pas un quartier à proprement parler, mais deux cellules affectées à celles-ci, pouvant compter jusqu’à 6 personnes chacune. Les nouvelles restent ainsi dans cette cellule entre 4 et 7 jours. Lors de notre passage, il n’y avait qu’une arrivée récente, mais elle n’était pas dans sa cellule.

Et après la détention, caissière ou femme de chambre ?

Avant de procéder à l’observation des cellules, le directeur nous conduit à assister à l’une des activités en cours dans l’établissement : il s’agit d’une formation professionnelle destinées aux  prévenues. Des tables sont dressées, et un petit-déjeuner est servi pour l’administration, les autres détenues ou le personnel médical. 

Les détenues sont ainsi formées aux gestes techniques de nettoyage dans les hôtels étoilés. Cette formation dure 268h, durant à peu près 3 mois. Les examens sont les mêmes que ceux à « l’extérieur ». La maison d’arrêt a même un taux de réussite de 100% depuis 2019. Les détenues sont très heureuses de participer à ce genre de formation, qui permet de gagner en compétence, et également de s’occuper. Une autre formation évoquée est celle pour des postes tels que caissière. 

Qu’est-ce à dire sinon que, les deux seules formations proposées dans la maison d’arrêt pour femmes restent empreintes de stéréotypes féminins sexistes? Il est crucial d’élargir l’offre de formation et d’augmenter les fonds y étant consacrés, notamment vers des postes à plus haute responsabilité. En atelier loisir, de la couture est également proposée. Nous ne commenterons pas.

La réinsertion professionnelle est également compliquée, en raison d’un manque de suivi effectif des personnes formées et des formations ou des emplois peu qualifiants. Il apparaît essentiel de mettre en place un meilleur accompagnement, afin de permettre une réintégration effective à la société. Quant au travail, en plus du service général – le ménage, la cuisine -, une seule activité rémunérée a été évoquée par le directeur de la prison, celle d’un atelier de visserie. Cependant, lors de notre visite malgré nos demandes répétées, il était « inaccessible », et aucune détenue ne l’a évoqué lors de notre discussion. 

Un bon point cependant, il faut souligner la disponibilité du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), qui selon les détenues est facilement joignable, avec une prise de rendez-vous rapide. Un bemol pourtant, une employée à 80% suit 70 détenues, ce qui peut sembler par la suite assez difficile pour avoir un accompagnement personnalisé et individuel. Un agent Pôle emploi vient lui toutes les semaines, et effectue ses rendez-vous dans le parloir avocat.

Cellules vétustes, et exiguës 

Nous voilà à la rencontre des détenues dans leur cellule. La première que l’on visite regroupe 5 femmes détenues. « Êtes-vous bien traitées ? Mangez-vous bien ? Combien de temps avez-vous pour la promenade ? Le travail vous convient-il ? Il ne fait pas trop froid ? Pas trop chaud l’été ? Est-ce que vous pouvez faire du sport ? Pas trop nombreuses en cellule ?… »   Nous répondant à l’écart du directeur et de son adjointe, les femmes détenues expriment une relative sérénité à l’égard de leurs conditions de détention, malgré des situations et des parcours personnels difficiles. Elles sont rassurées d’être dans cet établissement, sans surpopulation, et petit. Les espaces sont entretenus avec soin par les détenues, cependant, l’état vieillissant des lieux compromet leur niveau de propreté, notamment en cas d’infiltrations et d’humidité, phénomènes constatés dans des cellules que nous avons pû visiter. Le directeur nous explique que toutes les canalisations d’eaux usées sont à refaire, mais que la structure ancienne de la maison d’arrêt complique les choses. Ce qui ressort de l’observation des différentes cellules visitées est l’exiguïté. L’architecture multicentenaire de la prison en est la première cause. 

La vie à 6 dans une cellule peut vite devenir invivable, malgré des bonnes relations avec ses co-détenues, dans un espace si réduit. La maison d’arrêt compte également deux cellules individuelles, de seulement 5 mètres carrés : un lit, une table, et 4 murs, sans aucun espace restant. 

Les deux cellules disciplinaires se trouvent au deuxième étage. Elles occupent moins de 7㎡ de surface habitable. Le bloc WC et le lavabo ne sont pas séparés de la partie hébergement – le lit. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté faisait remarquer que la surface était insuffisante, et que l’intimité des détenues n’était pas respectée, et qu’il fallait une séparation pour des questions d’hygiène.

Les douches collectives ont été quasiment condamnées, avec toutes les cellules qui disposent de douche à l’intérieur, sauf pour les deux plus petites cellules disciplinaires, et les deux cellules individuelles. Un écriteau indique qu’il faut faire couler l’eau plus de 5min pour espérer avoir de l’eau chaude. Au-dessus des douches, un plafond effrité. Heureusement qu’elles ne sont plus la norme pour la l’entièreté de la population

Il y a 59 places dans cette prison. Lors de notre visite, le taux d’occupation était de 94%. Une prison à taille humaine, sans surpopulation, ce qui permet des conditions de détention correctes, ce qui est très loin d’être le cas partout. En 2019, 40% des quartiers maison d’arrêt pour femmes présentait un taux d’occupation supérieur ou égal à 100% selon l’OIP, s’appuyant sur les chiffres du Ministère de la Justice. Début 2018, la directrice de la MAF de Versailles alertait le conseil d’évaluation qu’une surpopulation de 145% l’avait amenée, « pour la première fois, à faire dormir neuf détenues sur des matelas posés au sol, faute de lits suffisants » rappelle ainsi l’Observatoire International des Prisons.

Santé : des efforts certains mais des insuffisances criantes

voilà en direction de l’Unité sanitaire en milieu pénitentiaire, où nous attend la médecin Béatrice Carton, cheffe du service et par ailleurs présidente de l’Association des professionnels de santé exerçant en milieu pénitentiaire (APSEP). L’équipe de soins somatiques comprend la médecin cheffe de service assurant trois vacations par semaine de médecine générale, une gynécologue intervenant toutes les deux semaines, un chirurgien-dentiste qui est présent le mercredi après-midi. Deux infirmières diplômées d’État interviennent également sur le site. Les locaux de l’unité sanitaire ont été rénovés en 2019. 

Concernant l’usage de drogue en prison, pas de dispositif de réduction des risques au sein de cet établissement – malgré la loi de 2016 -, et cela reste un grand tabou, même si l’administration est au courant que des consommations ont lieu. La santé des femmes en prison était également un grand objet de préoccupation lors de cet échange. L’unité sanitaire se charge notamment de continuer à prescrire la pilule aux femmes. Le fait que cette maison d’arrêt soit composée uniquement de femmes permet d’avoir une gynécologue qui exerce directement sur place. Le rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté de 2016 soulignait déjà l’inégalité flagrante dans l’accès aux soins gynécologiques entre les établissements pénitentiaires. Une enquête menée par l’administration pénitentiaire révèle que moins de la moitié des unités sanitaires proposent des consultations gynécologiques sur place pour les femmes détenues. Les permanences sont souvent hebdomadaires ou mensuelles, principalement en raison de difficultés de recrutement dans certaines zones géographiques ou spécialités médicales. Dans les autres établissements, les détenues doivent donc attendre une extraction – être conduite sous surveillance en dehors de l’établissement de détention – et cela peut prendre longtemps. La médecin regrette en effet que cela soit de plus en difficile d’avoir des rendez-vous à l’extérieur, avec des spécialistes, car moins d’agents pour accompagner les détenues. 

Prisonnière et maman …

Avant de partir, nous souhaitons aller voir les parloirs. La salle est exiguë, aucune intimité, tout le monde pouvant alors écouter les conversations. Dans cette zone dédiée aux visites, un espace spécifique – propre mais exigü et sans fenêtre – , désigné sous le nom de «parloir mère-enfant», a été aménagé pour faciliter les rencontres entre la mère et son ou ses enfants, en présence d’un tiers accompagnant. Ces rendez-vous peuvent durer jusqu’à une demi-journée. Ils ne peuvent aller nulle part ailleurs. Ça serre le coeur.

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